La petite voiture rouge suivait rapidement les courbes sinueuses de la route qui conduisait vers le bureau de poste de la toute petite ville, lieu de travail de sa conductrice… musique
à tue-tête… crinière au vent….
Elle réfléchissait en conduisant. Ce jour était le jour de tous les dangers… Les retraites
étaient tombées sur les comptes la veille, on était à la mi-décembre, elle savait que tous ses petits vieux allaient défiler dans la journée pour retirer de quoi commencer les achats de
Noël…
Elle savait qu’elle allait devoir être patiente, les écouter lui donner de leurs nouvelles comme
chaque mois, elle savait qu’ils profitaient de ce passage à la Poste pour lui demander une tonne de conseils qui n’avaient rien à voir… mais elle était si gentille la dame rousse de la Poste, si
bonne conseillère…
Bref ! la rousse postière savait que sa journée serait exténuante et stressante. Elle se
disait qu’elle avait bien fait de finir la décoration du bureau de poste la veille…
Le chef postier qui ne souriait jamais était sorti de chez lui. Il marchait d’un bon pas vers le
bureau l’air plus renfrogné que jamais… Marre !!! il en avait vraiment marre !!! La coupe était pleine et allait certainement rapidement déborder !!!!
Sa femme passait ses journées avachie sur le canapé et regardait des feuilletons débiles à la
télé en boulottant des saloperies ce qui avait pour effet de la faire ressembler dorénavant à un truc informe, ou plutôt à prendre la forme du canapé… Elle ne s’occupait plus de lui et il devait
faire à manger pour la famille en arrivant le soir… Ses enfants étaient désagréables… et ne le respectait absolument pas.
Hier soir avait été le ponpon, ils avaient écouté de la musique à tue-tête jusqu’à une heure
très avancée et n’avait absolument rien fait lorsqu’il leur avait dit que le lendemain il travaillait et qu’il devait pouvoir dormir !!! flute !!! c’était lui qui les faisait vivre
non !!! Sa femme avait attendu la fin du dernier feuilleton débile pour venir se coucher et le réveiller dans son troisième premier sommeil…. Le chef postier était très très
contrarié !!!
La rousse postière était arrivée la première, comme d’habitude.
A neuf heures moins dix, comme tous les jours, elle avait ouvert le bureau puis refermé le
bureau, allumé les lumières puis était entrée par la porte blindée qui isolait et protégeait le côté des employés. Les clients qui étaient déjà alignés à attendre à l’extérieur venaient confirmer
son appréhension, la journée allait être chargée…
Elle avait posé ses affaires et s’était installée derrière son guichet… prête à dégainer les
billets, les carnets de timbres et les répliques appropriées…
A neuf heures pile, comme tous les jours, le chef postier qui ne souriait jamais était arrivé.
Il avait salué les clients, avait ouvert officiellement le bureau. Le rite était immuable. Il s’avançait vers le guichet, saluait la rousse postière « bonjour madame la
postière ! » et se retournait, souhaitait une bonne journée aux usagers et rentrait dans sa tanière..
A neuf heures une, comme tous les jours, la rousse postière répondait au chef postier qui ne
souriait jamais « bonjour monsieur le chef postier ! avec un sourire carnassier… » et, dès qu’il avait le dos tourné ... lui faisait une grimace qui, au fil du temps, avait
gagné en intensité…
Ce que ne savait pas la rousse postière, c’est que le chef postier qui ne souriait jamais,
chaque jour, depuis toutes ces années, voyait dans le reflet de la vitre la grimace au fil du temps améliorée….
Le chef postier qui ne souriait jamais était donc
rentré dans son bureau très chaffoin et se disait que c’en était trop… qu’il allait devoir agir de manière appropriée et sévir… Sa femme débile.. ses enfants arrogants.. cette rousse postière
irrespectueuse.. trop c’était trop !!!!
La journée avait été conforme aux prévisions de la rousse postière. Elle avait à peine eu le
temps de respirer… l’informatique était tombée en panne… elle était en rupture de stock des imprimés les plus demandés… certains clients non habitués s’étaient mis à récriminer… Elle avait passé
sa pause déjeuner à tenter sans succès d’échanger une paire de chaussures au magasin du coin vu que son aîné s’était mis, d’un seul coup d’un seul, à grandir des pieds… Elle avait passé une heure à ramasser le contenu hétéroclite de son sac second domicile, qui était tombé…(elle y avait à l’occasion retrouvé la chaussette qui
manquait sur son fil de séchage)…
La rousse postière n’en pouvait plus lorsqu’à 17 h 30 elle avait fermé la porte derrière le
dernier usager..
A 17 h 35 le chef postier qui ne souriait jamais était sorti de son bureau, s’était présenté
devant le guichet « à demain madame la postière », à 17 h 37 puisqu’elle prenait un malin plaisir à faire semblant d’être occupée elle avait répondu « à demain monsieur le chef
postier »… il s’était retourné… avait vu la grimace du soir, réplique en plus appuyée de celle du matin, s’était renfrogné, avait pensé qu’il allait retrouver bobonne avachie devant la télé,
qu’il allait devoir faire à manger… Il était sorti du bureau très très contrarié..
A 17 h 45 la rousse postière avait attrapé son sac second domicile d’une main, les sacs postaux
qu’elle devait déposer à côté de la porte d’entrée de l’autre, avait passé la porte blindée qu’elle avait laissé se refermer, posé les sacs postaux, ouvert son sac second domicile pour prendre
ses clefs…
Il faut savoir que, dès lors que le claquement sinistre de la porte blindée avait retenti, elle
n’avait droit qu’à une ouverture de la porte principale qui devait dans la minute être refermée à clef.... Si tel n’était pas le cas, une sirène stridente à faire danser les sourds se déclenchait
et alertait les services de police de la petite ville.
Arf…
Pas de clefs… !!!!
Pas de panique…Tant qu’elle n’ouvrait pas la porte rien ne pouvait se passer…
La rousse postière avait alors retourné son sac second domicile dans tous les sens, exploré le
trou de la doublure, rien ! pas de clefs…
Elle s’était alors approchée du guichet, tout contre la vitre..
Et vu le trousseau de clefs…. Par terre ! De l’autre côté de la porte blindée… là ou son
sac second domicile était tombé….
Pas de panique…Tant qu’elle n’ouvrait pas la porte rien ne pouvait se passer…
Mais bon ! elle n’allait pas passer la nuit à se demander comment faire hein !!
Un des petits vieux habitués passait sur le trottoir et vit la postière…
Vu qu’il avait mal calculé le montant de son retrait du matin et qu’il n’en restait plus rien,
il se dit alors qu’il pouvait peut-être demander à cette si gentille dame rousse d’ouvrir quelques secondes son guichet…
C’est alors qu’il montait la rampe d’accès qu’elle s’est précipitée afin de retenir la porte.
Elle criait en même temps « n’ouvrez pas !!! n’ouvrez pas !!! »
Interloqué, le petit vieux s’est arrêté, se disant que cette rousse postière si aimable
d’habitude avait un comportement bien étrange… Il est donc reparti doucement non sans se retourner pour la voir continuer à s’agiter dans tous les sens.
Il a croisé le vigile du supermarché, occupé à ranger les achats d’une charmante ménagère dans
le coffre de sa voiture, ce qu’il faisait de bon cœur vu qu’elle lui laissait toujours la pièce et vu qu’il s’ennuyait ferme à surveiller un super marché où rien ne se passait jamais…
Le vieux monsieur lui dit alors que la charmante dame rousse de la poste avait l’air très agitée
derrière sa porte…
Le sang du vigile qui s’ennuyait ne fit qu’un tour… Il se dit que son heure de gloire allait
arriver… A tous les coups la rousse postière avait été prise en otage et cherchait à les alerter…
Il était alors accouru, la main sur son arme de service, vers le bureau de poste…
En le voyant notre rousse postière s’était, de son côté, précipitée sur la porte en remuant les
bras, la tête, en hurlant « n’ouvrez pas ! n’ouvrez pas ! » ce que ne pouvait entendre le vigile qui crut lire sur ses lèvres « aidez moi ! aidez
moi ! »
Arf ! arrêt brusque du vigile et intense cogitation… Ne pas faire n’importe quoi…
Appeler la police…
Le vigile est alors reparti vers le super marché en se disant que ça allait enfin bouger un peu…
Il attendait depuis si longtemps ce moment…
Pendant ce temps la rousse postière craquait..
Journée trop dure ! Solution impossible à trouver… Si près de la retraite… son monde
s’écroulait… elle se voyait dormir à même le sol, sans manger, pour sûr qu’ils la trouveraient morte le lendemain matin… Il fallait absolument qu’elle s’arrange pour avoir sur elle sa plus belle
grimace pour le chef postier qui ne souriait jamais…
Elle parlait toute seule, gigotait sec, tournait en rond, agitait les bras…
La police est arrivée. Le vigile était tout fier de son rôle dans cette prise d’otage. Le petit
vieux s’était installé à la terrasse du café pour regarder…
La rousse postière continuait à s’agiter….
La première idée des policiers a été d’appeler le chef postier qui ne souriait jamais…
Informé de ce que la rousse postière était victime d’une prise d’otage, il a laissé en plan les
œufs brouillés et s’est précipité…
Lorsque la rousse postière l’a vu arriver elle s’est dit que son supplice allait enfin cesser…
le chef postier qui ne souriait jamais avait en effet toujours sur lui un trousseau de clefs…
Elle s’est alors précipitée derrière la vitre et a agité les bras dans tous les sens pour
attirer son attention « aboulez les clefs !!!!!!! »
Le vigile a cru lire « ils veulent me tuer !!!!!!! »
Mais les policiers devaient réfléchir, et parler d’un plan de sauvetage avec le chef postier qui
ne souriait jamais… et le temps passait…
Et plus le temps passait et plus la rousse postière s’agitait…
Le temps que les belges policiers réalisent que des preneurs d’otages n’auraient pas laissé la
rousse postière seule derrière la porte de la poste d’une part et qu’ils en auraient visiblement eu trop marre de la voir vitupérer d’autre part, les belges policiers se sont dit qu’il
n’y avait peut être pas de prise d’otage. Le chef postier qui ne souriait jamais leur a dit qu’il allait de ce pas monter la rampe d’accès, quitte à
laisser sur place la vie dont il n’avait plus envie au cas où on lui tirerait une balle dans la tête…
Et tout s’est passé très vite…
Le chef postier qui ne souriait jamais s’est rué dans la rampe d’accès
Le chef postier qui ne souriait jamais a ouvert la porte
La rousse postière s’est jetée sur lui pour lui prendre son trousseau de clefs
Le chef postier a cherché à se dégager mais n’y est pas arrivé
La rousse postière, perdant tout contrôle, lui a mis un pain dans la tronche histoire de le
calmer, n’oublions pas qu’elle voulait à tout prix récupérer son trousseau de clefs..
Les belges policiers sont arrivés, se sont emparés
de la rousse postière et l’ont menottée…
Elle hurlait
Ils l’ont traînée dans leur véhicule…
Elle se débattait…
Ils ont demandé au chef postier qui ne souriait jamais s’il voulait porter plainte pour
agression caractérisée…
C’est à ce moment précis que le chef postier qui ne souriait jamais a su qu’il tenait sa
vengeance…Trop de grimaces accumulées, trop de sourires carnassiers…
Il a répondu Oui !!! qu’on l’enferme !!!
Lorsque le véhicule de police a été parti, toute rousse postière hurlante, le chef postier qui
ne souriait jamais est resté un peu dans le bureau de poste.
Le silence était retombé.
Il a ouvert la porte blindée, est passé derrière le guichet de la rousse postière, s’est assis à
sa place, a regardé ses photos collées, a vu le trousseau de clefs par terre et l’a ramassé..
Non ! décidément il ne regrettait pas !! elle avait eu tort de se moquer de lui chaque
matin…
Non mais quand même ! …
Il a lu les petits post-it collés au dessus de la poignée de porte, dont un qui disait
« passer prendre le pain… »
Il s’est dit que sa famille allait s’inquiéter..
Non, il n’allait pas regretter !! non mais quand même…
Il est repassé du côté des usagers…
Il a vu la déco qu’elle avait confectionnée.. le sapin.. les faux cadeaux, fabriqués à partir de
cartons qu’elle avait recyclés et emballés… avec du papier qu’elle avait acheté…
Il a repensé à toutes les petites attentions qu’elle avait pour les clients âgés..
…
Le chef postier qui ne souriait jamais est reparti très vite vers le poste de police pour la
faire relâcher..
Il lui a longuement parlé…
De lui…
De sa femme qui avait pris la forme d’un canapé dans lequel il ne s’asseyait plus jamais…
Des ses enfants bruyants… qui allaient partir et qu’il resterait seul avec son canapé…
Des grimaces du soir et du matin qu’il voyait dans le miroir
Des sourires qu’il trouvait carnassiers
Il s’est excusé et lui a proposé une semaine de congés et lui disant qu’elle n’en avait pas
assez et que c’est peut être pour ça qu’elle avait craqué…
Il lui a dit qu’il s’en voulait..
La rousse postière qui au début voulait le tuer s’était calmée..
Elle l’a écouté lui parler
A découvert que cet homme souffrait
Lui a dit qu’elle regrettait pour les grimaces
Que son sourire n’était pas carnassier
Mais qu’elle acceptait bien volontiers les congés en lui disant qu’elle n’en avait pas assez et
que c’est peut être pour ça qu’elle avait craqué…
La petite voiture rouge suivait rapidement les courbes sinueuses de la route qui conduisait vers le bureau de poste de la toute petite ville, lieu de travail de sa conductrice… musique
à tue-tête… crinière au vent….
La rousse postière reprenait après des congés bien occupés avec ses deux amies, une italienne et
une française un peu déjantées…
Elle est arrivée la première, comme d’habitude.
A neuf heures moins dix, elle a ouvert le bureau puis refermé le bureau, allumé les lumières
puis est entrée par la porte blindée du côté des employés. Elle a collé un post-it au dessus de la poignée « penser aux clefs ».
Elle s’est installée derrière son guichet.
A neuf heures pile, comme tous les jours, le chef postier qui ne souriait jamais est arrivé. Il
a salué les clients, a ouvert officiellement le bureau. Il s’est avancé vers le guichet, a salué la rousse postière « bonjour madame la postière ! » et s’est retourné… a souhaité
une bonne journée aux usagers.
A neuf heures une, la rousse postière a répondu « bonjour monsieur le chef postier !
avec un sourire carnassier… » et, dès qu’il a eu le dos tourné ... lui a fait une grimace pleine de tendresse tout récemment peaufinée…
Le chef postier a vu la grimace dans le reflet de la vitre …
Ce jour-là, lorsqu’il est entré son bureau, le chef postier souriait.